[Le Quotidien] Serin : «Vendre un joueur de 16 ans, ça ne m’intéresse pas»

Entretien paru dans le journal luxembourgeois Le Quotidien réalisé par Matthieu Pécot et Julien Mollereau

Bernard Serin, le président du club grenat, est l’homme qui a pris à bras le corps le dossier Vincent Thill ces dernières semaines, mais aussi celui qui a décidé qu’un retour de Chris Philipps dans le groupe pro s’imposait. Avec une telle actualité luxembourgeoise autour du club grenat, une petite visite à Saint-Symphorien s’imposait.

L’homme fort du FC Metz avait visiblement à cœur de redresser certaines vérités dans la gestion du dossier Thill, mais aussi d’expliquer sa vision d’un FC Metz toujours plus proche du Luxembourg.

Vincent Thill vient de signer un premier contrat professionnel de trois saisons avec le FC Metz, alors que le Bayern Munich lui faisait plus que les yeux doux. Le voir opter pour la Lorraine a-t-il été aussi une surprise pour vous?

Bernard Serin : (agacé) Il y a eu une offre mais les chiffres que vous avez publiés, tous les chiffres qui ont été publiés autour de ce dossier, sont complètement fantaisistes. Alors certes, ça fait monter la mayonnaise, mais là, ces chiffres autour de Vincent Thill ont été obtenus en additionnant des choses concrètes et d’autres hypothétiques. C’est peu scrupuleux. C’est presque de la désinformation.

On imagine mal le Bayern débarquer avec une offre inférieure à ce qui a été annoncé.

Je reste droit dans mes bottes de toute façon. Et ma position a toujours été constante : je ne suis pas intéressé par l’idée de transférer un adolescent. Quel que soit le prix, je ne suis pas demandeur. Aller dans un sens différent, ce serait mépriser tout le travail de formation qui est le socle concret de notre politique.

Vous estimiez qu’il était de votre devoir de retenir Vincent Thill?

Il m’appartenait surtout de protéger et de respecter le travail de nos formateurs. Et cela veut dire aller jusqu’au bout du travail. Aller au bout du travail, c’est signer un contrat pro, s’entraîner avec le groupe pro et jouer sur la pelouse de Saint-Symphorien. Après, je suis ouvert à tout. Prenez Pjanic. Il y a eu une saison en Ligue 1 (NDLR : 2007/2008) qui a permis de consacrer le travail de notre centre.

Cela ne vous a pas empêché de recevoir le Bayern. Par simple courtoisie?

J’ai reçu le Bayern, car la famille Thill et Vincent n’étaient pas insensibles à cette sollicitation. Ce qui est normal. Mais les propositions du Bayern étaient si basses qu’elles étaient presque en contradiction avec le discours qu’il tenait. Tout comme les gens en charge de ce dossier. Ça sautait littéralement aux yeux. Si l’offre avait été mirobolante, il aurait fallu se rendre à l’évidence, même si on l’aurait laissé partir à contrecœur. Mais je le répète, elle ne l’était pas du tout. Et en plus, ce n’est pas ma philosophie. Je ne veux pas massacrer le travail de mes formateurs. Vendre un joueur de 16 ans, cela ne m’intéresse pas.

Il a quand même fallu convaincre la famille?

J’ai partagé ces idées avec la famille, oui. Mais sans véhémence. Il fallait qu’ils se rendent compte que son jeune âge n’amènerait pas le Bayern à le valoriser par un contrat pro, un salaire ou un transfert à la hauteur. L’intérêt de tous, c’était plutôt qu’il continue ici avec nous, de minimiser les risques en le laissant dans son environnement familial, éducatif, émotionnel. Parce que le danger est très grand, pour un jeune de son âge d’entrer dans un club par la petite porte. Pjanic, il était entré à Lyon par la grande porte, avec la garantie qu’il serait installé dans le groupe pro et qu’il aurait du temps de jeu. Mais quand vous passez par la petite porte, comme Vion par exemple, qui est allé se perdre dans les sous-sols du FC Porto, aussi grand soit le talent…

Pour vous, c’est aussi un enjeu financier. Vendre dans quelques années, avec toutes les cartes en main, un joueur d’un tel talent, c’est une aubaine, non?

La formation, à Metz, nous coûte 4 millions d’euros par an. Le retour qu’on en a, c’est la présence de certains en équipe pro et les transferts. Alors oui, on a toujours eu des joueurs qui nous permettaient de garantir cet équilibre.

Quel est le montant de la clause libératoire dans le contrat de Vincent Thill?

(Ferme) C’est un contrat professionnel et je n’ai rien de plus à dire sur le sujet.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous en avez entendu parler?

(il esquisse un sourire) Oui, c’était il y a deux ans. Il avait 14 ans. On est venu me trouver pour me dire : “On a un gars qui voit tout plus vite que les autres et qui voit même des choses que les autres ne voient pas.” Depuis, je le suis personnellement. Et je me suis engagé auprès de la famille à le faire encore plus maintenant, dans cette phase décisive des deux prochaines années. Il faut que tout soit parfaitement calé, réglé, à tous les niveaux, notamment sur la charge de travail. Le 29 juin, il reprendra avec le groupe professionnel et on doit veiller à ce qu’il se développe bien en tant qu’homme. Tactiquement, techniquement, psychologiquement.

Pensez-vous avoir écarté les grands clubs européens qui le convoitent pour au moins deux ans, ou vont-ils vite revenir à la charge?

Je pense qu’on n’est jamais totalement à l’aise sur ce point, mais je ne pense pas non plus qu’ils vont revenir vite. Aujourd’hui, lui et nous, on n’a qu’une intention commune : se concentrer sur le projet. Si on réussit à faire tout ce qu’on a voulu mettre sur les rails, alors dans ces grands clubs, il y entrera par la grande porte.

Philippe Hinschberger, arrivé à l’hiver, connaît déjà un peu le garçon?

Il n’a pas eu le temps de se disperser depuis son arrivée. On lui a fixé un seul objectif : la montée en Ligue 1. Mais aujourd’hui, il sait que Vincent fera partie du groupe pro. Et il connaît la manière de gérer la situation : il faut l’accompagner dans sa croissance. Philippe est totalement partant dans ce projet.

Vincent Thill, vous le voyez avoir du temps de jeu en Ligue 1 cette saison?

Bien sûr que je veux le voir! Un jour, il va entrer à la 80e minute et il nous mettra un coup franc qui nous permettra de gagner le match! Ce sera peut-être en mars, mais si c’est en août ou septembre, c’est encore mieux! Et quand il aura fait ça, il commencera à gagner en temps de jeu.

Cela vous a-t-il pompé beaucoup d’énergie, ce dossier Thill?

Il en faut beaucoup pour me pomper de l’énergie. J’ai l’habitude de traiter 200 choses dans la journée. Le dossier Thill, c’était une chose parmi 200.

Verra-t-on, la saison prochaine, deux Luxembourgeois sur le terrain?

En tout cas, vous en aurez deux à la reprise de l’entraînement. Et peut- être même un troisième si Vahid Selimovic, à qui on a proposé un contrat, nous dit oui.

On se posait la question parce que le cas de Chris Philipps continue d’interpeller. Lui, en plein milieu de la saison, avait clairement l’impression qu’on ne le suivait plus trop, qu’on ne s’en préoccupait plus. Il faisait aussi le constat qu’il ne connaissait presque personne dans le staff technique actuel. Qui, donc, a pris la décision de le réintégrer complètement alors même que d’autres joueurs également prêtés la saison passée, ont déjà été reprêtés?

C’est moi. C’est moi qui décide à la fin. Avec Philippe Gaillot, avec Frédéric Arpinon, avec Philippe Hinschberger, mais à la fin, c’est moi. Je ne vais pas déléguer à quelqu’un d’autre les questions les plus cruciales. Mais je suis aidé par des gens en qui j’ai toute confiance. En revanche, quand vous dites qu’il s’interrogeait, c’est parce qu’il n’était pas titulaire indiscutable en première partie de saison à Preussen Münster. Là oui, il pouvait s’interroger. Mais il a eu beaucoup plus de temps de jeu au deuxième tour et je l’ai vu revenir avec énormément de confiance en lui. En fait, il est gonflé à bloc. Il va falloir qu’il franchisse la marche, qui est haute puisqu’on sera en Ligue 1, mais son attitude et ce qu’on a vu de lui sur des vidéos m’ont conduit à le faire reprendre avec le groupe pro. À l’âge qui est le sien (NDLR : 22 ans), il doit gagner du temps de jeu.

Existe-t-il un “risque” de le voir prêté malgré tout?

Il n’y a pas de risque de prêt, non. Après, s’il n’a pas le temps de jeu qu’il espérait, peut-être que c’est lui qui viendra nous voir cet hiver. Mais pour le moment, je n’envisage pas cette option. On double tous les postes et il entre dans le cadre des milieux de terrain récupérateurs.

Hors joueurs formés au club de Metz, il y a de plus en plus de Luxembourgeois qui s’installent dans des championnats tels que la D1 belge. Y a-t-il certains garçons comme Jans, Joachim… que vous regrettez éventuellement de ne pas avoir détectés?

Mais Mario Mutsch, c’est moi qui l’ai fait venir! Je suis tout de même les championnats périphériques et j’en avais entendu parler alors qu’il était à Aarau. Je me suis dit : “Tiens, ça c’est une option.” Parce qu’à niveau égal, je préférerai toujours prendre un Luxembourgeois. On est un prolongement naturel du football grand-ducal, puisqu’il n’y a que chez nous, à cause des règlements UEFA, que des jeunes peuvent venir se former et jouer au football. Au delà de 50 kilomètres, ils peuvent se former, mais n’ont pas le droit de jouer. On est très heureux de cette liaison et on veille à ce qu’elle reste forte. Après, Mutsch est parti. Sportivement je l’ai regretté, financièrement non. On ne pouvait pas s’aligner. On a des limites budgétaires.

Et donc, d’éventuels regrets concernant d’autres Luxembourgeois?

Mais des regrets, on peut toujours en avoir. Aussi sur des garçons qui ne sont pas luxembourgeois, à qui on n’a pas proposé de contrat pro et qui se sont révélés ailleurs comme Gorius (NDLR : passé par Malines et Genk, aujourd’hui en Chine) ou Nounkeu (NDLR : passé par Amnéville puis Toulouse et la D1 turque). On ne peut pas intégrer dix joueurs d’une même génération, il faut faire des choix.

Et ce printemps, vous avez décidé de trancher en faveur de deux Luxembourgeois, Thill et Selimovic.

Selimovic a un gros potentiel. Il fera la préparation avec l’effectif pro et on le jugera ensuite. Logiquement, il intégrera le groupe élite, entre la CFA et le groupe pro, conçu pour tous les jeunes pour pouvoir gérer l’aspect physique, alléger les séances. Ce n’est pas une punition, c’est une gestion appropriée.

«Nico Braun est assis juste devant moi à chaque match»

Bernard Serin ne se focalise pas que sur les joueurs luxembourgeois. Les anciens sont vitaux à ses yeux.

La prise de position tranchée de Luc Holtz en conférence de presse d’avant Nigeria, en début de semaine, ne laisse guère de place au doute : le sélectionneur, s’il a été sollicité sur le dossier Thill, n’a pu qu’aller dans le sens du FC Metz. Mais c’est aussi lui qui intercède en faveur de certains joueurs quand cela s’impose. Preussen Münster pour Philipps qui cherche du temps de jeu? C’est son idée.

Et Metz n’a pas eu à s’en plaindre. «Cette relation étroite avec Luc est très importante», reconnaît ainsi Serin. «Mais pas seulement.» Car il apprécie aussi de traiter avec Roby Langers, ancien de la maison, quand il conseille de jeunes Luxembourgeois. «On se voit tous les 15 jours environ. Il reste proche de Chris Philipps et le conseille sans être agent. Il rend service et c’est très agréable.» Par opposition à certains agents que le président feint à peine de supporter. «Lui, il est mesuré. Il ne suit pas son intérêt personnel, même s’il ne travaille pas non plus spécifiquement au bien du club. Mais il a de l’impartialité et une certaine hauteur de vue.» Et dans la lignée de ces Luxembourgeois qui continuent de graviter autour du FC Metz, il y a l’indéracinable Nico Braun. Un peu moins impliqué que fut un temps, quand il était ambassadeur du club au Grand-Duché, mais «toujours viscéralement attaché à Metz» se félicite Bernard Serin. «C’est un sanguin, la passion à l’état pur. Une personnalité enflammée. D’ailleurs, il est assis juste devant moi à chaque match, dans la corbeille.»

Strasser aura-t-il un jour sa chance? «Rien n’est exclu»

Bref, le Luxembourg reste intégré, même a minima, dans bien des rouages du club. Alors à quand un entraîneur grand-ducal? Un Jeff Strasser par exemple? Sourire en coin du président : «On a souvent montré qu’on pouvait faire confiance à d’anciens du club à ce poste. Husson, Muller, De Taddeo, Cartier, Hinschberger… Les trois quarts du temps, on a donné les clés à un ancien de la maison. Après, il faut que les gars soient libres quand on recherche. C’est souvent une histoire de timing. Beaucoup passent par la case d’adjoint avant de se frotter au poste d’entraîneur principal. C’est une évolution naturelle.» Pas besoin de rappeler non plus à Bernard Serin que l’adjoint du grand Jeff, au Fola, se nomme Cyril Serredszum. «Oui, oui, je connais», lâche-t-il dans un grand éclat de rire. «Rien n’est exclu!» Un jour, peut-être.

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